
Les célébrations du cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie sont passées presque inaperçues alors que les autorités de ce pays ne rataient jamais une occasion de fêter les glorieux soldats tombés pour la libération de leur patrie.
Ce pouvoir immuable qui nous avait pourtant habitués à entrer dans les morts de la révolution pour en revêtir le prestige et réclamer respect et obéissance au peuple.
Juste un petit feu d'artifice à Alger, c'est tout ce que ce pays et ses habitants ont eu droit. Un feu dont la fumée est sensée faire rideau pour empêcher toutes réclamations de bilan. Toujours ce même mot qui fait mal : bilan.
Il faut dire que ce pays n'a pas encore connu d'alternance politique depuis cinquante ans : le pouvoir est toujours aux mains d'un puissant quarteron de généraux qui sont partie prenante dans les secteurs les plus lucratifs du pays : hydrocarbures, agriculture, commerce, tourisme etc ...
Certes, il y a eu une tentative avortée d'ouverture politique il y a 25 ans, mais la certitude d'une victoire islamiste avait réduit à néant tout les espoirs de démocratie : on a préféré le choléra à la peste. C'est dire à quel point les printemps arabes font sourire du côté d'Alger.
Quel bilan alors ?
Un pays où les moins de trente ans représentent 70% de la population et dont la bonne moitié vit d’expédients, bricole en attendant une éventuelle occasion de partir n'importe où dans le monde. Des villes submergées, qui ont quadruplé le nombre de leurs habitants et qui concentrent misère et violence à cause d'un exode rural massif continu. Une société gangrénée par l'islamisme et la corruption, aveuglée par les lumières factices du monde mondialisé et libéral à la sauce moyen-orientale. Une culture agonisante, déchirée entre Occident et Orient.
Du point de vue économique, une agriculture qui peine toujours à nourrir les populations locales, une industrie déliquescente qui, à l'image de ce qui se passe en Europe, a favorisé l'importation grâce aux moyens financiers dont elle dispose. Un maillage de micro-commerces et de mini-entreprises sans envergure ni intérêt commun. Une administration réduite à néant et des services publics indigents.
Une société qui a préféré construire des mosquées tous les 200 mètres et se contenter de vieux hôpitaux et d'écoles bondées et détériorées, qui datent de l'époque coloniale. Comme une réponse grotesque à la colonisation, on a laissé dépérir tous les symboles de cette époque en faisant accroire que les nouveaux apporteraient une solution à tout.
Politiquement, le pouvoir en place continue à jouer les pères protecteurs contre les ennemis d'hier. Il entretient savamment un mélange de haine et de méfiance à l'encontre de ses voisins européens et un sentiment de mépris et fierté vis-à-vis de ses plus proches voisins marocains et tunisiens. Le pouvoir a mis le pays sous cloche pour contrôler une population timorée et privée de libre arbitre.
Pourtant ce grand pays avait de quoi se dessiner un avenir intéressant, car malgré un passé tumultueux et violent, les algériens avaient largement les moyens de sortir rapidement de l'ornière et devenir une vraie force de progrès et d'émancipation dans la région.
Du point de vue des infrastructures, les villes étaient bien dotées. Il aurait fallu profiter et renforcer l'administration existante et la reprendre en main de façon pacifiée et intelligente. Les revenus pétroliers et gaziers auraient pu servir à autre chose qu'à engraisser des militaires affamés et entretenir des soi-disant groupes révolutionnaires dans les années 70. Les terres agricoles qui fournissaient quelques années auparavant de quoi nourrir la moitié de l'Europe, pouvaient sans nul doute le faire pour une poignée de millions d'algériens. Le secteur aurait pu être développé et dynamisé et le savoir-faire de l'époque préservé pour servir le pays libéré. Du point de vue touristique, ce pays se tire une balle dans le pied et jette l'argent par les fenêtre, pensez-donc : un littoral méditerranéen presque entièrement sauvage, un héritage romain omniprésent et un Sahara grandiose !
Culturellement, on a conté plein de fariboles et de mensonges à ce peuple : on l'a décrété arabe et forcément musulman. La vérité historique est tout autre et dans les faits, le français est autant parlé que le dialecte arabe. L'arabe classique reste une langue étrangère pour la plupart des algériens et de différentes populations et croyances vivaient-là sans importuner personne. Prenez un Oranais, un Algérois, un Kabyle et un Saharaoui et mettez-les à côté d'un arabe du Moyen-Orient et faites la différence !
Au milieu de tout cela, survit toute une génération de cinquantenaires qui a fait des études, des intellectuels, des artistes, des médecins et des architectes qui se retrouvent comme des chiens dans un jeu de quilles. Tiraillés entre pouvoir et barbus, entre désir de fuite et sentiment de devoir. Une minorité n'ayant personne pour la représenter, ne pouvant donner de la voix, harassée de résister en permanence, fatiguée et résignée pour la plupart.
Amis Algériens qu'avez-vous fait de vos cinquante ans ?